“There’s something about the way…” Dès les premiers mots chantés, la nostalgie s’invite en douceur. Comme un tiroir qu’on ouvre alors qu’on range sa chambre d’adolescent.e pour y trouver de vieilles photos ou un journal intime. On se laisse tenter et on se retrouve transporté.e vers une époque de sa vie où ces instants figés sur du papier glacé ou sur les pages d’un carnet étaient encore le présent.
Qu’on ait écouté la version initiale de Fearless (2008) la veille ou des années auparavant, entendre Taylor Swift poser sa voix de trentenaire sur des titres qui lui ont valu le succès à l’âge de 19 ans ne laisse pas indifférent. Et dès la deuxième chanson, l’émotion frappe de plein fouet. En écrivant Fifteen à l’époque, l’autrice-compositrice revenait déjà sur des souvenirs, ceux de l’année de ses quinze ans : arriver dans un nouveau lycée, se lier d’amitié à une certaine Abigail, aller à son premier rendez-vous avec un garçon, et surtout, essayer désespérément de trouver sa place dans ce monde (un thème récurrent dans les premiers disques de Swift).
Aujourd’hui, la chanteuse américaine a réalisé ses rêves les plus fous. A 31 ans, elle figure parmi les plus grands noms du monde de la musique. Elle a enchaîné les tournées et albums à succès, et a battu des records à ne plus finir (dont trois Grammys pour “l’album de l’année” avec des disques aux genres musicaux totalement différents). Dans sa vie personnelle, après maintes relations et ruptures publiques qui lui ont attiré un lot de moqueries et blagues de mauvais goût au fil des années, elle a réussi à se créer un cocon privé et y semble heureuse. Et la fameuse Abigail (Anderson) qu’elle mentionne dans Fifteen est toujours sa meilleure amie. Ainsi donc, des paroles comme “But in your life you’ll do things / Greater than dating the boy on the football team“* ou encore “Back then I swore I was gonna marry him someday / But I realized some bigger dreams of mine”** deviennent encore plus chargées de sens.
Une nouvelle grille de lecture
Au fil des morceaux, l’artiste nous invite donc à revisiter avec elle différents chapitres de cette “ère” de sa vie, et l’image du vieux journal intime retrouvé au fond d’un tiroir revient à l’esprit. Après tout, ces chansons en sont quelque peu l’équivalent. Contrairement à la Taylor Swift de 2020 qui chante surtout de la fiction, celle de 2008 partageait avec le monde des textes inspirés de son quotidien (comme beaucoup d’interprètes qui écrivent leurs propres chansons, d’ailleurs). Son crush sur un garçon qu’elle ne pouvait s’empêcher de vouloir embrasser sous la pluie (Hey Stephen), son amour et admiration pour sa mère qui est toujours là pour elle (The Best Day) ou encore la frustration ressentie quand on peine à percer mêlée à une détermination à réussir malgré tout (Change). Encore une fois, le temps écoulé fait son effet, et ces titres prennent un nouveau sens pour différentes raisons. Les plus aux faits de la vie des Swift ont sans doute une pensée pour les soucis de santé de la mère de la chanteuse en écoutant Best Day, mais c’est surtout Change qui… change.

Lorsqu’elle gagne sa première récompense aux CMA Awards – la cérémonie de remise de prix de la musique country – en 2007, la lycéenne qu’elle était vit ainsi une consécration. La maison de disques qui l’accompagne, également. La carrière de Taylor Swift et le parcours de Big Machine, fondé par Scott Borchetta en 2005, sont restés indissociables pendant des années. Ils ont démarré le chemin ensemble à Nashville, avant même que le label n’existe. Et donc, quand Swift a vu ce soir-là Borchetta pleurer de joie après sa victoire, ça a été l’étincelle créative qui a donné à l’ébauche qu’était Change sa raison d’être. Mais la belle histoire entre l’artiste et Big Machine s’est effilochée ces dernières années.
Reprendre possession de son œuvre
Le 30 juin 2019, l’info tombe : Scott Borchetta a décidé de vendre Big Machine à Ithaca Holdings, et avec, tout le catalogue musical de Taylor Swift. Parce que si un artiste possède (presque) automatiquement les droits de sa propre création, il est d’usage dans l’industrie musicale que les enregistrements en soi des chansons appartiennent à la maison de disque. Ce qui explique que de plus en plus d’artistes préfèrent rester indépendants, un chemin encore plus compliqué à suivre (on vous en parlera davantage très bientôt sur Pop! Goes the Music).
L’autrice-compositrice a voulu racheter les originaux de ses propres albums, mais les conditions imposées par le label ne lui conviennent pas. Elle est d’autant plus en colère que le nouveau bénéficiaire d’une partie des revenus de sa discographie soit Scooter Braun, un businessman connu pour ses investissements dans l’industrie musicale et pour être le manager de célébrités comme Justin Bieber et Kanye West. Aux yeux de Swift, il est l’homme qui aurait participé à ternir sa réputation et qui a désormais une mainmise sur ses six premiers albums. En 2019, elle annonce donc à son tour une grande nouvelle : après avoir changé de label, elle se lance dès novembre 2020, comme son contrat avec Big Machine le permet, dans le réenregistrement de ses disques sortis entre 2006 et 2014. Pour que son travail lui appartienne enfin entièrement.
Et clairement, se réapproprier son propre art lui réussit. Pas seulement au niveau des ventes (plus de 500 000 copies écoulés dans le monde le jour de sa sortie), mais aussi musicalement. La chanteuse reprend ses titres sans imiter la personne qu’elle était à l’époque et sans la juger non plus comme on pourrait le faire avec soi en relisant ses écrits du passé ou en regardant de vieilles photos où on a une coupe de cheveux qu’on n’aime plus. Elle semble prendre plaisir à l’exercice et fait honneur à la Taylor Swift de 2008, améliorant son œuvre sans la dénaturer. Et accompagnée de ses nouveaux acolytes Jack Antonoff et Aaron Dessner à la production, elle offre à Fearless le son totalement country qu’il mérite, au lieu d’essayer d’atténuer ces sonorités pour que les chansons puissent passer à la radio. De quoi mettre davantage en avant son talent pour le storytelling et les punchlines déjà assez bien développé.
Des morceaux exclusifs
Dans cette nouvelle version de son deuxième album, Swift ne se contente pas de dépoussiérer des titres déjà sortis. Elle y réimagine également six chansons inédites, écrites à l’époque mais jamais partagées avec le monde avant cette année, qui auraient été dignes de figurer sur un EP à part. You All Over Me, en featuring avec un autre talent féminin de la country actuelle Maren Morris, brille particulièrement par une écriture et un son dignes des œuvres soeurs Folklore (2020) et Evermore (2020). Don’t You, quant à elle, sort du lot avec un son 80s qui mériterait de figurer sur la bande-son d’une romcom de ces années-là.
Quand Taylor Swift chante “I lived, and I learned”***, ce ne sont pas que des mots. Cette réédition en est bien la confirmation. En plus d’être un disque intéressant à découvrir autant pour les fans que les auditeurs curieux, et l’un des chapitres d’un cas-école dans l’industrie musicale, Fearless (Taylor’s Version) est un beau rappel qu’il faudrait peut-être essayer de ne pas se laisser envahir par ce sentiment de gêne que l’on peut ressentir face à des rappels de qui on était par le passé. Autant plutôt célébrer le chemin parcouru depuis, et poser un regard plus tendre et compréhensif sur cette version-là de soi. Dans l’espoir d’en ressortir meilleur.e et avancer dans la vie avec plus de confiance.
*“Mais dans ta vie tu feras des choses / Bien plus importantes que de sortir avec le garçon de l’équipe de football (américain)”
**“A l’époque, je m’étais juré que je l’épouserais un jour / Mais j’ai réalisé des rêves bien plus grands”
***“J’ai vécu, et j’ai appris”
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