Musicienne multifacette, Sarah Kinsley veut rendre “hommage à la jeunesse” avec son disque “The King”

La musique de Sarah Kinsley est de celles qui vous construisent tout un monde et vous y emmènent faire un tour, le temps d’un morceau. Sans même passer par les mots – même si elle en écrit de très beaux –, la New-Yorkaise a un talent certain pour la création sonore. De par la mélodie, les instruments joués, la voix, la production – une suite de choix que l’on ne ne devine pas forcément à l’écoute, mais qui sont réfléchis et délibérés –, elle façonne des chansons riches, surprenantes, qui enveloppent l’auditeur·rice et l’arrachent à sa réalité.

A bientôt 21 ans, la musicienne a sorti son deuxième disque le 4 juin. Un EP d’un peu plus d’une vingtaine de minutes, intitulé The King. Tout comme sur son premier – The Fall, sorti en 2020 –, elle y est autant chanteuse, multi-instrumentaliste, autrice, compositrice que productrice. S’y retrouvent et s’y mélangent savamment ses différentes influences : la musique classique qu’elle joue au piano depuis son plus jeune âge, ses années orchestre au violon, la pop des années 2000, et autres. “Ma vie entière était juste inondée par la musique, de la meilleure façon qui soit”, raconte-t-elle.

Quelques jours avant la parution de The King (l’EP et le single, dont nous avons décidé de faire notre chanson de la semaine), Pop! Goes the Music a pu échanger avec Sarah Kinsley. La conversation est (évidemment) partie de cette nouvelle sortie pour ensuite aborder l’art de la production et la surreprésentation des hommes dans l’industrie musicale.

Ceci est le deuxième EP que vous sortez. Vous l’avez intitulé The King, et il arrive après The Fall… On a l’impression que les deux titres pourraient être liés, l’un étant la suite de l’autre. Est-ce le cas ? Y a-t-il une relation entre les deux ?

Sarah Kinsley : Je pense que oui, absolument. Je me dis qu’il est impossible en tant qu’artiste de se défaire complètement de son passé ou de ce qu’on a pu créer précédemment. Je ne crois pas que les nommer The Fall et The King ait été une décision consciente dans ce sens, mais je peux tout à fait visualiser une sorte de continuité entre les deux. L’ascension après la chute. Je suis sûre qu’il y a un moyen de tourner tout ça de manière à ce que ça fonctionne, même si ce n’était pas vraiment un choix délibéré. (rires)

The King, la chanson, s’accompagne d’un clip. C’est bien ça ?

SK : Ouais, ouais. J’ai vraiment hâte que les gens le voient. J’ai déjà fait quelques clips musicaux et j’en suis encore à mes débuts sur ce plan-là mais celui-ci m’épate vraiment quand je le regarde, même si je l’ai vu tellement de fois maintenant. En plus, il a été réalisé par l’une de mes meilleures amies, c’était incroyable.

Quelle était l’idée ?

SK : En fait, toute la base de The King parle de ma représentation idéale, que ce soit sur scène en tant qu’artiste ou en tant que personne. Il s’agissait donc en quelque sorte de se plonger dans le passé, de reconstituer tous ces morceaux de vie et de les parcourir pour essayer de donner un sens aux choses. “Qu’est-ce que tout cela veut dire ? Et suis-je toujours la même personne que j’étais l’année dernière quand mon premier EP est sorti ? Ou ai-je changé et est-ce que j’aime la personne que je deviens ? Est-ce que j’aime le corps dans lequel je vis ?

On a tourné le clip dans cette superbe salle de concert à New York qui s’appelle The Slipper Room, et toute la vidéo est juste basée sur moi en train de jouer et de chanter la chanson dans différentes parties de la salle, tout en solidifiant vraiment la différence entre qui je suis sur scène et qui je suis en dehors.

J’adore la vidéo ! C’est une magnifique représentation de ce que la chanson me fait ressentir.

Et pourquoi avoir choisi le mot “king” (roi) ? Pourquoi The King ?

SK : Je ne suis pas sûre. J’ai écrit cette chanson juste avant d’avoir 20 ans – c’était il y a à peu près… un peu moins d’un an –, et cette phrase me revenait sans cesse en tête : “I wanna be the king.” (“Je veux être le roi.”) Pas sur le ton de “je veux gouverner les gens, je veux être souveraine”, pas du tout. Mais j’ai fait une liste de choses que je voulais accomplir avant d’entrer dans une nouvelle décennie. Donc… j’allais danser pieds nus sous la pluie, affronter ma peur de la mort. Ecrire un poème. Rester debout toute la nuit et regarder le soleil se lever. Et puis, la dernière chose sur la liste était juste d’écrire une sorte d’hommage à la jeunesse et à cette dernière décennie, et à ce que cela signifie de la laisser derrière moi. Et cette phrase n’arrêtait pas de revenir. Je n’en ai pas une définition très précise mais je pense que cela incarne pleinement l’idée de “la meilleure partie de vous”, ou de nous tous·toutes. C’est juste le rêve ultime de qui vous voulez devenir.

Etre le roi de sa propre existence, en quelque sorte ?

SK : Oui, exactement. Les gens m’ont demandé : “Y a-t-il une différence entre la formulation spécifique de ‘roi’ au lieu de ‘reine’ ou ‘prince’ ?” Et au passage, mon nom, Sarah, signifie princesse, ce qui est vraiment drôle. Mais je ne pense pas que ce choix ait quelque chose à voir avec la connotation de royauté ou de statut ou toutes ces choses qui sont très grandes, fausses, futiles. Ça a plus de rapport avec ce que vous dites : l’expression la plus complète, la plus profonde, la plus grande de soi. C’est ce que j’essaie d’accomplir, en quelque sorte, avec cette chanson et avec l’EP.

Et comment décririez-vous l’EP à quelqu’un·e qui ne connaît pas du tout votre musique ? Comment voudriez-vous le présenter ?

SK : (rires) Je pense… Si c’est quelqu’un·e qui n’a jamais écouté ma musique, mon plus grand rêve serait que l’EP lui semble plein, riche et brut. Il est très personnel et intime. C’est comme si on était dans une petite pièce qui peut en quelque sorte se transformer en salle de concert ou quelque chose du genre. Je veux vraiment que l’album soit une expérience transformatrice, ou quelque chose où vous vivez chaque chanson avec moi. Je pense que c’est le rêve ultime à chaque fois.

C’est tout ce que j’ai vécu en construisant cet EP moi-même, donc mon seul espoir serait que les gens qui l’écoutent se lancent dans le même genre de réflexion ou, je ne sais pas, aient l’impression de voyager à travers la musique avec moi.

C’est drôle que vous disiez cela parce que, quand j’ai écouté tout ce que vous avez sorti jusqu’à présent, le mot qui m’est venu à l’esprit – et c’est en français – est “grandiose”. C’est dramatique, dans le bon sens du terme. C’est comme si cela créait tout un univers qui nous enveloppe. J’avais l’impression d’avoir été emmenée quelque part pendant quelques minutes, puis j’étais de retour. Mais en fait, je n’ai pas bougé du tout physiquement. Est-ce voulu et pensé ainsi au niveau de la production ?

SK : Merci, c’est tellement- c’est vraiment un superbe compliment. C’est si significatif pour moi d’entendre comment d’autres personnes vivent la musique, je suis tellement fascinée par ça. Je pense que c’est aussi pourquoi je fais de la musique et pourquoi j’en suis tellement amoureuse. Tout ce que je mets dans la musique, ou que quiconque met dans la musique, a ce pouvoir vraiment étrange d’emmener des gens – qui sont complètement immobiles, dans leur propre monde – quelque part. C’est tellement fou que nous puissions faire ça, ça rend humble.

Sarah Kinsley (© Julia Khoroshilov)

Le truc avec la production… c’est qu’une fois que vous plongez dans ce monde, il est presque impossible d’en sortir. Que pour vous créiez cette impression de son qui vous enveloppe ou que vous produisiez quelque chose de si brut et si petit qu’on a l’impression que la personne chante juste devant vous, ces deux extrémités opposées du spectre – la chanson la plus immense, la plus large et la plus riche que vous ayez jamais entendue face à la plus intime – tout cela revient à des choix minuscules que font les producteur·rice·s. Ce n’est pas négligé, mais c’est une partie du processus qui est, je pense, plus cachée par rapport au reste. Et c’est tellement contre-intuitif, parce que ce sont des maths, c’est de la physique et c’est juste du son. Mais la façon dont nous interprétons la musique et la laissons entrer en nous, dans nos esprits et dans nos corps, c’est vraiment, vraiment cool.

Vous avez un background dans la musique classique. Et à l’université, vous étudiez la musique, sa théorie, et maintenant vous faites de la musique. Comment tout cela se compile-t-il ?

SK : Oh, c’est complètement entrelacé. Tout l’est. Et je pense que le diplôme de musique que je prépare est intéressant parce que c’est l’histoire de la musique occidentale et de la musique pop anglo-américaine, donc il y a un regard très spécifique, mais cela a changé au fil des ans, ce qui est génial. C’est devenu beaucoup, beaucoup plus large et expansif en termes de… c’est pas seulement étudier Beethoven ou Mozart ou tous les “grands”. Et c’est vraiment intéressant ces mondes qui se croisent, parce que c’est, genre, l’histoire écrite de ce que les gens étudient depuis 100, 200 ans. Et puis, il y a ces changements dingues au niveau de la technologie, de la production, et de la possibilité d’enregistrer de la musique, même. 

Lorsque j’écris de la musique, c’est la culmination de toutes ces choses qui se réunissent. J’ai l’impression de participer à cette très vieille tradition qui s’est transmise de personne à personne. Pas forcément dans le sens de… Beethoven me passe le flambeau (rires), ce serait vraiment prétentieux. Mais j’ai l’impression que tous·tes les musicien·ne·s se livrent à cette tradition qui perdure depuis tant d’années. Même la théorie, le simple fait d’étudier les mathématiques dans la musique change votre état d’esprit.

Cela enlève-t-il à la musique sa magie ? Ou en rajoute-t-il ?

SK : La théorie est juste un langage que les gens ont utilisé pour discuter de la musique et pour l’analyser. Ce n’est pas comme si j’étais assise au clavier en train de ne réfléchir qu’à la théorie, ce n’est pas machinal comme ça. La théorie n’est pas non plus la norme la plus élevée ni la “bonne” façon de parler de musique. Mais je ne pense pas qu’elle enlève de la magie, je pense qu’elle prouve simplement pourquoi certaines choses sont si satisfaisantes à l’écoute. Par exemple, j’écris une chanson qui utilise cet accord très spécifique, et quand je la composais à la guitare, je ne pouvais pas comprendre pourquoi cela me faisait ressentir une certaine chose. Et c’est là où il y a de la magie, quand la théorie prouve pourquoi quelque chose se passe. Elle n’en est pas la raison, c’est juste la preuve de comment ça se passe.

En parlant de création musicale, il y a encore très très peu de productrices dans l’industrie. 2,6%, selon l’USC Annenberg qui a examiné quelque 900 chansons pop. En tant qu’artiste multicasquette, comprenez-vous pourquoi les femmes ont plus tendance à être plus présentes en tant que chanteuses que du côté de la production ?

SK : Je ne sais pas si ce sont les femmes qui sont plus susceptibles de choisir le chant plutôt que la production. Je pense que cela a quelque chose à voir avec la façon dont nous reconnaissons les producteur·rice·s ou comment nous en discutons… Je ne sais pas. Il y a une culture étrange autour de la production. C’est assez évident que c’est un domaine dominé par les hommes, et je pense que cela a à voir avec le genre de subtilités qu’il peut y avoir dans la discussion. Parce que personne n’est jamais venu vers moi et m’a dit en face “tu ne peux pas produire de la musique” ou “tu n’es pas aussi douée”. Personne ne dit ça. Mais ce sont des actions très subtiles, des discours et des moments très subtils qui peuvent être légèrement terrifiants ou intimidants.

Je pense que c’est la même chose dans de nombreux domaines pour les femmes. On ne vous dit pas nécessairement de nos jours “vous ne pouvez pas le faire” mais on vous donne l’impression que ce n’est pas autant une possibilité pour vous en tant que femme que si vous étiez un homme.

SK : Oui, oui. J’ai eu tellement d’expériences – et dans le cas présent, avec la production –, j’ai vécu des moments vraiment agaçants où j’ai dû, en quelque sorte, m’affirmer ou j’ai compris après coup que ci ou ça n’était pas une conversation ou une expérience normale à avoir. Je ne m’imagine même pas ce que cela doit être de travailler à temps plein dans un studio ou d’être ingénieure (du son, ndlr). Je pense juste que ce qui est vraiment frappant, c’est le fait que presque tous·tes les producteur·ice·s que j’ai rencontré·e·s, en particulier les femmes, peuvent attester avoir été témoins d’expériences vraiment étranges dans leur domaine. Mais je suis un peu optimiste, donc je pense qu’on est sur la voie du changement maintenant.

L’industrie est aussi très blanche. Avez-vous vécu des situations où vous l’avez vraiment ressenti ? On sait que c’est quelque chose qui existe dans les chiffres mais comme avec le sexisme, vous souvenez-vous de moments où vous vous êtes dit “oh… d’accord” ?

SK : Oui. J’ai eu des expériences très étranges en travaillant avec d’autres DJ ou producteurs. Je me souviens d’une chanson – j’avais posé ma voix sur le titre de quelqu’un d’autre –, et l’une des critiques a décrit ma voix comme “à consonance japonaise”, ce qui était un commentaire vraiment bizarre à recevoir… parce que ça n’a rien à voir avec la musique. Je n’ai aucun problème quand les gens parlent de… je ne sais pas. Les artistes ont des backgrounds très, très riches et peuvent avoir des origines très variées. Je pense juste que c’est étrange quand les gens se concentrent uniquement sur des choses que les artistes ne peuvent pas contrôler, en l’occurrence d’où iels viennent. Bien sûr, l’identité de quelqu’un·e fait partie de sa musique, mais il n’y avait pas grand-chose à dire dans ce cas précis. Ce que je contrôle, c’est ma musique et mon art, et c’est ma création. C’est marginaliser ou souligner une différence dont on n’a même pas besoin de parler. C’était juste une expérience très étrange parce que cela n’avait rien à voir avec ma voix, et je ne suis même pas japonaise (rires). Donc c’était très- c’était intéressant.

Comment y avez-vous réagi ? Avez-vous dit quelque chose ?

SK : J’étais très peinée. J’en ai parlé sur les réseaux sociaux et j’ai essayé de faire retirer l’article, mais ça n’a pas marché… Mais ça va, je pense. La chanson n’a pas attiré beaucoup d’attention, et je ne pense pas qu’énormément de gens ont lu cet article. C’était juste irritant de penser que des gens ne me verraient qu’à travers cette perspective qui, tout d’abord, n’est même pas exacte, et n’a en plus rien à voir avec la musique. C’est un parti pris très étrange et oui, c’était un moment bizarre.

Et comment vous sentez-vous avec tout ce qui s’est passé ? Depuis la pandémie, on parle plus que jamais des BIPOC. Comment avez-vous vécu cette conversation en tant que musicienne ?

SK : Je pense que, depuis le début de la pandémie, ce n’est pas tant une question de mener ce genre de conversation. Je pense plutôt que les gens se concentrent maintenant vraiment, vraiment sur le soutien des artistes. Sans ignorer nécessairement d’où iels viennent, mais avec un regard plus aiguisé pour le vécu de ces artistes et pour leur musique. Tout le monde sait qu’il y a des artistes – en particulier celles et ceux qui expérimentent en marge de l’industrie musicale traditionnelle – qui ont longtemps été négligé·s, qu’il s’agisse d’artistes non-blancs·ches ou de personnes qui ont été marginalisées pour d’autres raisons. Mais je pense que les gens font beaucoup plus attention maintenant, veulent écouter les histoires des artistes à travers la musique, plutôt que de leur poser des questions sur leurs expériences. Je pense que le public et les auditeur·rice·s – moi y compris – sont bien plus disposé·e·s à entendre ces histoires et écouter cette musique, et soutiennent simplement ces artistes parce que leur art est ce qu’iels peuvent contrôler. Leur art est leur création à part entière et la pleine incarnation de qui iels sont en tant que personnes. C’est un processus rafraîchissant à observer.

The King de Sarah Kinsley / Everybody’s Records Ltd

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